Nous sommes tous de mauvais orateurs ? C’est la faute de Jules FERRY

Mardi 26 septembre 2017

Nous sommes tous de mauvais orateurs ? C’est la faute de Jules FERRY

En 1885, Jules Ferry, politicien de gauche, déclare la guerre à l’enseignement de la rhétorique 1

Il décide de la supprimer  des programmes d’enseignement et du baccalauréat.

Cette suppression de la rhétorique de l’enseignement public est l’aboutissement d’un long dénigrement de cet art supposé poussiéreux, élitiste et bourgeois.

Avant sa suppression, la France fut remuée par de longs débats et déchirée entre les partisans du maintien de la rhétorique et de ceux qui voulaient sa suppression.

La rhétorique et l’art de bien parler n’en  étaient pas à leur première attaque.

Après la révolution, la rhétorique sera mise au placard, car on lui reproche d’avoir été mise au service du pouvoir. Elle est perçue  comme incarnant et appartenant pleinement a l’ancien régime.

Elle sera exclue de l’enseignement jusqu’en 1814.

Pourtant, la rhétorique des grands révolutionnaires  avait su rompre avec la pompe et la courtoisie de cour pour employer une rhétorique franche et virile, un verbe haut et fort.

Comment en est t’on arrivé là et comment l’art inventé par les Grecs, vénéré par les Romains et plus tard adulé par tous les hommes de lettres, de sciences et jusqu’aux religieux a-t-il pu sombrer dans un rejet quasi unanime sous la 3ème république ?

Bien parler, un art politique et dangereux

La rhétorique n’a eu de cesse d’être admirée et recherchée.

Dès la Grèce antique, posséder cet art est le summum de la perfection. Si de grands philosophes comme Platon ou Socrate dénonceront les abus des sophistes 2, cet art n’en sera pas moins admiré et reconnu.

Les Romains continueront de l’honorer, grâce notamment à Cicéron et Quintilien qui nous laisseront des guides précieux.

Si le moyen âge semble oublier la rhétorique sinon pour les religieux qui voient en elle  le moyen de chanter la seule grandeur de Dieu,  La renaissance lui fait la part belle.

La rhétorique se perfectionne alors et s’habille de pourpre  avec Nicolas Boileau et son “art poétique”. Mais cet art immense ne saurait s’arrêter là, il a d’autres cordes a son arc.

Machiavel reconnaît ses pouvoirs et sa puissance. Il nous dit dans la préface de l’Art de la guerre « La véritable difficulté est de détruire dans  l’esprit  de  la  multitude  une  erreur  funeste,  contraire  à  l’intérêt public et à vos desseins. Ce succès ne peut s’obtenir que par un discours qui, si l’on veut que tous soient persuadés, doit être entendu de tous. Il fallait donc qu’autrefois les grands généraux fussent orateurs ; car si l’on ne sait parler à toute une armée, il est difficile d’espérer de grands  succès ;  mais  c’est  un  talent  qui  est  tout  à  fait  perdu  aujourd’hui.

Voyez dans la vie d’Alexandre combien de fois il fut obligé de haranguer toute son armée ; jamais sans cet avantage il n’eût pu la conduire, chargée de précieuses dépouilles, dans les déserts de l’Inde et de l’Arabie, malgré tant de fatigues et de dangers. Sans cesse il arrive des accidents qui peuvent faire périr une armée si son général n’a pas le talent ou l’habitude de lui parler. Par des paroles, il chasse la crainte, enflamme le courage, accroît l’acharnement, découvre les ruses  de  l’ennemi,  offre  des  récompenses,  montre  les  dangers  et  les moyens  de  les  fuir,  réprimande,  prie,  menace,  sème  l’espérance,  la louange ou le blâme, et emploie enfin tous les moyens qui poussent ou retiennent les passions des hommes ».

Machiavel, grand maître en la matière, nous démontre  que les pouvoirs de la rhétorique dépassent largement la sphère poétique, juridique et littéraire des Grecs ou la sphère religieuse des hommes du moyen âge, mais s’applique aussi au politique et à la guerre.

Cependant des critiques arrivent : la rhétorique est vue comme l’art du mensonge, de la courtisanerie, de l’hypocrisie et de la flatterie mensongère.

La révolution française n’est pas loin, et si elle est rejetée par les hommes de la révolution qui pourtant furent de grands orateurs, c est précisément parce qu’ils vont rompre avec une certaine rhétorique fardée pour ne garder qu’une rhétorique franche et brutale.

La rhétorique menteuse va alors céder la place à la rhétorique guerrière.

Nous assistions alors, à la Révolution Française, a la renaissance des tribuns.3

La grande peur des tribuns

Si l’art de la belle langue et de la rhétorique était le moyen d’existence du courtisan sous l’’ancien régime, cette pompe avait un certain ridicule. L’excellent film « Ridicule » nous illustre parfaitement la situation.

Si la révolution française va nous offrir de grands orateurs de talent qui auront le verbe haut et franc, l’enseignement de la rhétorique, faisant figure de résidu de l’ancien régime sera mise au placard très vite après.

La rhétorique sera pourtant rétablie dans l’enseignement en 1814.

Mais l’idée qu’une révolution de l’enseignement était nécessaire a commencé à se faire jour dans les dernières années du Second Empire.  Victor Duruy  ministre de l’Instruction publique entend alors mettre l’accent sur la recherche scientifique.

L’influence des positivistes ensuite, qui mettent en avant la supériorité de la science et de la raison sur les arts et les lettres. Opposition entre science et éloquence.

Aussi le besoin d’adapter la société à la nouvelle société industrielle qui naît et se développe à toute allure.

Mais probablement la peur du retour des tribuns qui firent la révolution et renversèrent l’ordre établi aussi par leurs talents oratoires.

On dénonce aussi l’influence des jésuites dans l’art oratoire, cela, dans une époque déchirée par  les débats sur la séparation de l’Église et de l’État.

Le mouvement esthétique du Romantisme  va porter  le dernier coup et dénoncer l’omnipotence de la rhétorique dans les programmes, cet art monarchiste par excellence, qui  incarne tant l’Ancien Régime détesté.

Victor Hugo, figure dominante des romantiques français jette ainsi dans son recueil de poésies  intitulé Les Contemplations en 1856 :« Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe! »

La victoire des maths.

Pour argumenter ces attaques, ces romantiques employaient pourtant la rhétorique parlementaire, brillante et techniciste qu’ils dénonçaient et dont ils ne voulaient plus pour les autres.

Les dernières résistances vont alors céder et dès 1880, le pays va se déchirer. Avec d’un côté ceux qui veulent continuer d’apprendre et d’enseigner la rhétorique et de l’autre côté ceux qui la dénoncent comme une survivance du passé. Pire, la rhétorique est considéré comme élitiste et bourgeoise dans une société qui l’est pourtant sans complexes.

L’attaque romantique gagne, par le débat politique, à la suppression de la rhétorique aux programmes d’enseignement, en 1885, par Jules Ferry. La discipline est remplacée par des cours d’« histoire des littératures grecques, latines et françaises ». Pour les défenseurs de l’art oratoire d’alors, tel Anthelme Édouard Chaignet , auteur de La rhétorique et son histoire, cette décision sonne  la fin de la glorieuse rhétorique des Grecs.

Cette réforme contient l’abandon du discours que l’on va remplacer par la dissertation.

Ces changements vont alors amener des bouleversements profonds dans la formation des enfants et adolescents et amputeront les futurs orateurs d’outils d’apprentissages indispensables et éprouvés.

Ne restons pas orphelins de cet art abandonné.

La rhétorique permettait pourtant la formation d’esprits entrainés à l’esprit critique par les différents exercices qu’offrait cet art, notamment par le biais de l’argumentation, de la maïeutique 4 ou de la réfutation.

Bien que ses défenseurs justifient l’abandon de la rhétorique par l’élitisme que cette dernière véhicule, favorisant ainsi la domination d’une classe sur l’autre, c’est plutôt la peur des tribuns qui motive cette décision. Le danger politique que peut représenter, face à des masses exploitées, l’art de bien parler.

C’est pourtant la rhétorique qui tua la rhétorique car sans la maîtrise de cet art dans lesquels ils excellaient souvent, ces politiciens n’auraient jamais pu obtenir sa suppression.

Nous sommes tous orphelins et victime de cet abandon.

Non, Monsieur Jules Ferry, nous ne vous disons pas merci.

Renouer avec l’art oratoire pour maîtriser sa vie.

Devons nous rester cet adulte terrorisé à l’idée de prendre la parole en public ? Cet adulte n’est qu’un ancien enfant qui n’a jamais eu d’entrainement à l expression orale.

Un entraînement et un enseignement qui s’enseignait autrefois et avec profit, qui formait de bons orateurs, qui savaient parler sans notes des heures durant. Qui savaient défendre un argument, un point de vue de manière logique et équilibrée.

Ne restons pas cet enfant a qui on n’a jamais appris comment bien parler, comment écouter, comment se tenir droit pour avoir une belle voix.

Ne restons pas cet adolescent dont on s’est moqué lorsqu’il prenait la parole et pour cause, on ne lui avait jamais appris quoi que ce soit de l’art de bien parler.

Nous devons apprendre à sortir de cette prison de l’impuissance qui n’est que l’ignorance de règles simples qui s’enseignaient autrefois comme la géographie et les maths et donnait ainsi a celui qui y avait accès, un véritable passe partout.

Il nous faut renouer avec l’art de bien parler qui passe avant tout par son enseignement.

Il nous faut retrouver cette clef perdue qui ne se rouille jamais et qui ne demande qu’a servir encore. 

Cette clef qui nous permettra d’ouvrir a nouveau les portes de l’intelligence, de l’esprit critique, de la beauté et du pouvoir sur soi et sur sa vie. Cette clef qui nous permettra de devenir de bons orateurs, grâce à un savoir utile et précieux.

Fin

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