La véritable éloquence se moque de l’éloquence.

 mardi 12 septembre 2017

 « L’éloquence n’est pas sortie de la rhétorique, c’est la rhétorique qui est sortie de l’éloquence » nous dit Cicéron.

Affirmation troublante pour tous ceux qui pensaient et espéraient que l’éloquence s’enseignait.

Mais d’abord, qu’est ce que l’éloquence ? Ne s’enseigne-t’elle vraiment pas comme le dit Cicéron ou est ce un pur don de la nature ? Les orateurs éloquents sont ils seulement doués naturellement ou ont ils appris a être éloquents ?

Cicéron nous dit aussi que toute l’éloquence consiste à émouvoir. Ce serait tout ? Émouvoir et simplement émouvoir ? Tout bon comédien serait alors éloquent ? Dès lors que nous serions émus nous serions face à l’éloquence ?

Non, émouvoir ne suffit pas. C’est trop large. Mais quoi d’autre ?

Il serait bon avant tout de définir et rappeler ce qu’est l’éloquence.

« Le terme d’éloquence renvoie à deux significations principales1 :

  1. L’art de bien parler, l’aptitude à s’exprimer avec aisance, la capacité d’émouvoir, de persuader ;
  2. Le caractère de ce qui — sans paroles — est expressif, significatif, probant : comme dans l’expression « l’éloquence des chiffres ».

Nous avons ici une dimension plus large de l’éloquence. Il ne s’agit plus seulement d’émouvoir mais aussi de

convaincre et de s’exprimer avec aisance.

L’éloquence semble ici décrite comme un tout harmonieux appelé éloquence.

L’éloquence, fruit de l’art ou de la nature ?

Nous prendrons pour support à notre questionnement un merveilleux film de 1964, My Fair Lady :

Un éminent professeur de phonétique, le Professeur Higgins, rencontre une  jolie et très pauvre petite marchande de fleurs, Eliza.

Il va faire le pari avec un ami de faire d’Eliza en moins de 6 mois une véritable duchesse et de transformer son langage vulgaire empli d’argot en un langage pur et châtié. Va-t-il réussir son pari ?

Eliza va accepter. De dures leçons en entrainements intensifs et exercices de phonétiques et de diction, elle deviendra une jeune femme élégante au parler châtié. La petite Eliza est morte.

Derrière son aspect gentillet et divertissant, cette comédie n’est pas si légère.

Une analyse plus poussée et profonde nous révèle l’essentiel : Si le Professeur de rhétorique a su faire d’Eliza une femme au langage pur et châtié, et peut être une bonne oratrice, il ne l’a pas rendu éloquente, pire il lui a enlevé son éloquence d’avant, celle qu’elle avait lorsqu’elle était dans le ruisseau, éloquence grossière et non taillée mais éloquence tout de même,  et plus intéressant encore, l’éloquence n’est ni du côté de la nouvelle Eliza ni de son génial professeur mais du vieux père d’Eliza, l’ aimable et joyeux roublard balayeur de rue, Alfred  Doolittle travaillant à ses heures quand il n’est pas ivre.

Le professeur Higgins, fin connaisseur, ne s’y était pas trompé lorsqu’il le rencontre et l’écoute pour la première fois. Il l’écoute très attentivement, et il est même convaincu par ses arguments.  Il va même jusqu’à prétendre qu’en le formant 6 mois, il en ferait un avocat, et va aussi lui offrir un poste de conférencier.

Quelle leçon en tirer ? Que l’éloquence ne s’apprend pas, elle vient de soi. Elle vient du cœur. Mais cela ne suffit pas. Il y manque l’art et la science, toute puissante, comme nous le voyons pour le père d’Eliza.

A l’inverse, la science seule ne suffit pas, nous le voyons avec Eliza qui n’aura retenu que les leçons du professeur Higgins, et voulant gommer  tout l’héritage de son père ira tuer tout semblant de sa gouaille transmise.

En refusant de mélanger les apports du père et du professeur, elle ne deviendra pas une grande oratrice mais  la Marquise au parler châtié du pari gagné du Professeur.

C’est l’art qui est né de l’éloquence et non l’éloquence  qui est née de l’art.

Depuis que les hommes s’intéressent à l’art de bien parler et tentent de percer ses mystères, ils s’interrogent pour savoir si l’éloquence est un art qui s’enseigne et s’apprend ou si c’est un don de la nature.

Déjà Socrate dénonçait les rhéteurs,  cette espèce de gens qui s’étaient fait un art de bien parler et de persuader, sans se mettre en peine de savoir par principe ce qu’on doit tâcher de persuader aux hommes. Sans se soucier de morale ou de vertu, n’ayant en vue qu’arracher et convaincre.

Cependant, l’éloquence échappait, elle demeurait mystérieuse. Malgré tout l’art appris, malgré les enseignements acquis, de nombreux orateurs restaient froids et mécaniques, tout en maitrisant parfaitement les règles de la rhétorique.

Certains orateurs cependant, tels des ouragans, emportaient tout : l’amour et la reconnaissance de leur public, les honneurs et les places. La  fortune et la gloire.

Là ou ils parlaient, plus rien d’autre ne pesait tant leur parole était forte et écoutée.

Ils possédaient autre chose, un plus, qui ne semblait pas vouloir se laisser enfermer.

C’est ainsi que la rhétorique qui se chargeait de définir les règles a observé l’éloquence pour en déduire des règles nouvelles.

Car l’orateur éloquent, s’il connaissait les règles de l’art et les appliquait, en appliquait aussi d’autres, les siennes.

Ces qualités ont été étudiées et s’il est si difficile de les transmettre, c’est qu’elles sont plus liées aux qualités de l’orateur qu’a l’art lui-même. C’est ce qui fit dire à Cicéron que :

« L’éloquence n’est pas sortie de la rhétorique, c’est la rhétorique qui est sortie de l’éloquence »

Alors qu’est ce donc que cette éloquence qui ne peut s’enseigner mais qui pourtant s’observe ?.

L’essence de l’éloquence est la sincérité

Nous l’avons vu, c’est la rhétorique qui imite et court derrière l’éloquence et non l’inverse.

L’éloquence n’a que faire des règles puisqu’elle les invente.

Selon Platon et Cicéron tout art oratoire véritable doit : “Plaire,  Émouvoir, et convaincre”.

Plus tard, lorsque Fénelon dans son traité de l’éloquence nous dépeint l’éloquence, il nous en dit plus sur les orateurs éloquents :

  « S’ils font une vive impression sur vous, s’ils rendent votre âme attentive et sensible aux choses qu’ils disent, s’ils vous échauffent et vous enlèvent au-dessus de vous-même, croyez hardiment qu’ils ont atteint le but de l’éloquence. Si, au lieu de vous attendrir, ou de vous inspirer de fortes passions, ils ne font que vous plaire et que vous faire admirer l’éclat et la justesse de leurs pensées et de leurs expressions, dites que ce sont de faux orateurs ».

Fénelon nous rappelle que si l’éloquence peut se reconnaitre et s’observer sans pouvoir jamais s’apprendre, c’est parce que l’orateur éloquent a cette particularité qu’il sait plaire, peindre et prouver.

  • Il sait plaire par sa vérité, sa sincérité, sa justesse.
  • Il sait peindre, c’est-à-dire faire naitre des images fortes dans l’esprit de celui qui écoute.
  • Il sait prouver car il ne s’appuie pas seulement sur son cœur et son émotion mais aussi sur sa raison.

Il dont donc être à la fois poète, peintre, philosophe et logicien.

Contrairement aux bons orateurs qui ne s’appuient que sur des règles et vont, lorsqu’ils constatent que ces règles ne les rendent pas éloquents se pousser et forcer jusqu’à en devenir grandiloquents.

Mais  l’éloquence n’est pas la grandiloquence. L’éloquence est cette force simple et profonde, cette évidence, qui fait qu’une phrase aussi simple de Molière prononcée par Agnès : « Le petit chat est mort » ne lasse de nous désarmer et de résonner plus fort et de sonner plus juste que tous les bons mots des mauvais poètes et des vains orateurs.

Et cela précisément parce que la véritable éloquence se moque de l’éloquence comme l’affirmait Blaise Pascal. Elle ne recherche pas l’effet. Elle est l’effet.

 

FIN

1   https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89loquence

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